lundi 29 avril 2019

Le saut d’obstacles




Lorsque j’ai des chaussures neuves, il y a 24 heures de démarche artificielle.
Celles de leur premier jour. Celles de leur baptême.
Jusqu’à ce seuil, elles brillaient, le cou-de-pied lisse, et la semelle intacte.
Jusque là elles étaient propres et polies, et vierges de toute allée et avenue.
Je les chausse, et je marche sur des œufs, je marche sur des nœuds, sur des nerfs, je marche sur du neuf.
Je n’ose pas déplacer le mouvement d’un air entendu.
Elles donnent du ressort au dressing, mais du plomb à la grâce tant je crains leur premier choc.
Et ce premier choc viendra. Je le sais planant telle une épée de Damoclès au dessus de mes groles.
Je me concentre sur tous les risques du terrain.
J’établis les rayures possibles, les menaces de collisions, les attaques à esquiver, les dangers des rencontres dans les mêlées au sol.
Je ne m’en sortirai pas sans heurt.
Une seconde d’inattention, et généralement idiote car excédée par toute cette mascarade.
Et il survient ce carambolage qui laisse une trace, et il est terrible car irrémédiable.
Je frotte du revers de la manche le bobo, je m’épanche et j’éponge le coup du sort.
Je rouspète contre l’accident, chagrin d’enfant pour un jouet cassé.
Et je m’en veux de ma mégarde, j’aurais pu l’éviter.
J’aurais su l’éviter mais elle dégaine ma démarche.
C’est ce premier choc le plus dur. Après on n’y pense plus.
Et ces souliers vivront leur vie de souliers, au péril de leur vie, et encaisseront les bosses et les flaques, les pentes et les obstacles.
Et quoi de plus beau, et quoi que j’attende plus que cela, le temps filant sur leur cirage.
Et ce sera leur patine.

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