samedi 4 mai 2019

La Revue de Belles-Lettres 2018-2


Et joie nouvelle, de vous annoncer la parution de deux textes inédits, dans le dernier numéro de « La Revue de Belles-Lettres » (2018,2) qui vient de sortir. 
Et d’être ainsi aux côtés de Gilles Ortlieb, Jacques Réda, Jean Rolin...
http://www.larevuedebelleslettres.ch/revues/20182/



Pièce détachée


Et un autre texte paru ! J'ai écrit un souvenir d’habit pour cette revue audacieuse qui s'invente !
"Pièce détachée", c’est une revue culturelle consacrée au vêtement.
Monothématique, elle met à l’honneur un vêtement (ou, par extension, un accessoire) à travers des articles relevant de champs divers (société – mode – histoire – art & littérature – culture pop), des nouvelles, des entretiens et des reportages. 
Le premier numéro est paru fin septembre et a pour sujet "la ROBE". https://www.piecedetacheemagazine.com

Pan & The Dream


Un bonheur de vous annoncer la sortie imminente du numéro 2 du magazine "Pan & The Dream" pour lequel j'ai écrit un long conte. 
Voici la présentation de la revue : "Ce numéro intitulé "La Belle et la Bête" explore la notion de "beauté" à travers les mots et les images d'une vaste gamme d'artistes, d'écrivains et de penseurs de premier plan du Monde entier". 
Il est possible de le pré-commander via le lien qui suit ; sinon il sera bientôt disponible à Paris, je vous préviendrai !

La Revue de Belles-Lettres

    

C'est pour moi un jour lumineux, un grand, car voici que je suis publiée pour la toute première fois. Quatre de mes textes sont dans ce nouveau numéro de La Revue de Belles-Lettres (RBL), "l’une des plus anciennes revues littéraires du monde francophone, et aujourd'hui considérée comme une référence en matière de poésie contemporaine".
J'ai des larmes de joie qui roulent, des belles, de ce cap.

La fin


Quand on commence un livre, on le lit en sachant qu’il y a un bout. On regarde parfois son nombre de pages, c’est une mesure que l’on prend.
On le lit en connaissant cet intervalle jusqu’à sa fin. Et même on sent cette fin entre nos mains, on sent comme on s’en approche si les pages lues sont plus nombreuses que celles à lire.
Certains trichent un peu, et s’enquièrent du dernier paragraphe avant d’entamer l’introduction. Ils ont l’ultime mot en tête, ils ne peuvent pas l’oublier. Mais ils lisent le livre tout de même, pour voir comment on en arrivera là.
Lorsque le feuillet se fait très mince, lorsqu’il n’y a plus que deux ou trois coins à tourner, on ne l’avait pas vu arriver. Mais c’est fluet d’un coup entre les doigts.
On a alors le cœur qui se met à palpiter, soit parce qu’on s’emporte de l’impatience de découvrir un dénouement, soit parce qu’on ne veut pas que cela se termine déjà.
Parfois, on fait durer cette extrémité jusqu’au lendemain, en se gardant ces trois pages encore un peu.
Devant les phrases qui s’amenuisent, on s’oblige à la tempérance, on freine ses yeux comme un cheval. On s’applique à chaque mot. Mais tout doit finir.
Et c’est fini .
Et si on observe encore quelques instants le volume, on voit ce livre se refermer tout seul, la couverture s’abaisser lentement, magiquement.
Et l’avez vous remarqué, qu’alors on le saisit, qu’on le tient quelques instants encore, qu’on le tient comme on tiendrait un sentiment entre ses bras ?



Sur la table



Tu dis « pose le sur la table ». Et c’est ce que je fais.
Je le pose sur la table et même sans y penser. Je ne vois plus la table.
C’est lorsqu’elle n’est plus qu’un réceptacle. Un rectangle de passage. Celui du courrier en instance, celui du pain de la journée, et du couvert aux heures des repas.
C’est comme les bribes où je dis « le chien » au lieu du nom de mon chien. Quand cela devient ordinaire et impersonnel. La table n’a pas de prénom, mais tout se passe autour d’elle. Tout tourne autour d’elle.
C’est le repère d’un lieu. Et on mange avec elle. Et si elle disparaissait d’un coup cela serait davantage qu’un vide, ça ferait résonner les murs, il y aurait de l’écho comme dans les lieux que l’on déménage.
Une table est aussi importante qu’un lit. On peut ne vivre avec rien. Mais quand le corps est seul il s’allonge pour dormir, il s’assoit sur un rocher, et il s’attable sur ses genoux.
Le lit la chaise la table. Ce sont les meubles qui ont dû naître les premiers.
Les meubles qui accompagnent l’essentiel des gestes. Ces meubles qui nous supportent.
Ce qui est juste sous le nez s’oublie comme une évidence. Ce qui est sous le nez ne sait plus être regardé. Et ce n’est même pas ce que l’on nomme lassitude. C’est l’habitude qui oublie. C’est comme un amour qui s’ennuie des manies qu’il chérissait.
Une table c’est un appui. C’est un sol surélevé. Elle étaie les coudes réfléchissants. C’est une canne sans vieillesse.
Je me suis souvent dit cela à propos du néant dans l’univers : quand il n’y a rien sur la table, il y a quand même la table.


Sauver les meubles




Le matin, avec ce qu’il y a de mobilier à jeter sur les trottoirs des rues de Paris, on pourrait se meubler un royaume. Ces amas reçoivent un code pour le passage des camions de la déchetterie, un code qui semble ne vouloir rien dire, qui commence souvent par un W suivi de d’autres consonnes et de chiffres et c’est imprononçable. Un code pour leur infortune.
Ces choses se pelotonnent entre elles, on les croirait grelotter de la peur d’être d’un coup abandonnées dehors. Elles sont peut-être un peu cassées sur les bords, on aurait pu les réparer. Mais elles sont reléguées par ce Monde qui ne veut que du neuf sans odeur, et qui fait disparaître chaque jour des monceaux de tout, et qui ne fabrique plus rien avec les mains.
Mais avant la tournée des camions ravageurs, il y a un petit peuple de l’aube composé de gens épars, qui partent à la recherchent de ces îlots pour glaner dedans.
Ils ont parfois un énorme sourire incrédule qui leur fend leurs yeux bouffis de sommeil, devant un inouï trésor qu’ils viennent de lever. On les appelle les biffins. Leur cueillette sauve des meubles.


Fantôme automatique



Comme ça, quand je suis assise, je croise les jambes deux fois ; je pose la cuisse droite sur la gauche et je fais passer le pied droit derrière le mollet gauche, ou tout l’inverse. Ce n’est pas un choix raisonné de ma part, c’est un choix de mon corps, ce sont mes muscles qui s’y attachent en bas depuis je dirais toujours.
Il y a quelques années, j’ai trouvé dans les albums de famille du côté de ma mère, une photo du père de mon grand-père, de mon arrière-grand-père Émile, en train de fumer la pipe sur un banc de jardin, avec ses jambes tressées pareilles. Il paraît qu’il faisait ça tout le temps. Que c’était sa manière de se disposer. Je ne l’ai pas connu. Ce n’est donc pas du mimétisme.
C’est comme si son geste survivait en moi, comme si cela habitait dans mes nerfs, comme un fantôme dans mes automatismes. Et si l’on s’ausculte, on a tous de ces élans inexplicables.
Un geste a une raison, un but. Il prend il pose il tire il soulève il… Ce sont tous les verbes d’action. C’est le corps qui s’entoure des mouvements nécessaires pour vivre. Il n’y pense pas. On n’y pense pas. On exécute ces réflexes, accompagnés des outils qui les étendent, des objets qui les prolongent. On vit. On bouge. Mais parmi eux, parfois, on sent comme un intrus, un geste qui n’a pas vraiment lieu d’être, qui ne sert à rien. Qui n’a pas de propos. Une manie qu’on n’a jamais vue naître en soi. Mais qui est là. Qui s’invite chaque jour et depuis longtemps. Si on cherchait on ne se souviendrait pas de sa première apparition. On dirait qu’on est né avec. Et c’est peut-être le cas. Ou peut-être est ce une visite…


Rare exquis



Je suis une chineuse entêtée, effrénée. Les choses que je rapporte sont uniques, et c’est l’histoire d’une seconde décisive de les voir et de les emporter. Parfois elles ne servent à rien, elles ont alors pour elles la beauté que je leur trouve, et leur rôle c’est de me créer des images et des évasions.
À chaque objet qui entre dans ma vie, je lui appose un symbole. C’est son baptême, mais plutôt qu’un nom, il reçoit un sens. Il devient nouveau chapitre, lutte envers, repère d’un livre, couleurs dans mon hiver, son d’un départ. À l’objet suivant, je me trouve une raison pour un symbole de plus. Un trésor doit s’emplir d’un sacré.
Et c’est sans fin. Et j’y retourne la semaine suivante, et je rentre avec de nouveaux supports de sous-textes.
Il me semble que le chineur insatiable cherche en fait la lampe du génie, l’objet magique, celui qui le sauvera de tout, le porte-bonheur indéniable. Il n’avoue cela à aucun autre chineur, de peur qu’on ne le trouve avant lui.



Colle universelle




Un objet qui se casse, c’est un petit drame. C’est une erreur dans un geste. 
C’est la preuve d’une maladresse. 
On voit la chose tomber, on voit le bruit qui se brise, qui se craque, qui s’érafle, qui s’échoue. On voit les dégâts de porcelaine, de miroir, ou de verre. 
On crie des « Attention ! ». On éloigne les pieds nus. On se précipite avec un attirail ménager. On ramasse ces ruines. On s’égratigne comme à des ronces. On se dépêche de faire disparaître ces gravats qui ne pèsent rien, si ce n’est le poids d’un déboire. 
Il n’y a plus de traces des éclats, mais il y a encore parfois l’épave de l’objet entamé, ce qu’il en reste moins ses morceaux soustraits. 
La plupart fuient ce qui vient d’être bousculé. Ce qu’ils viennent d’ébrécher. Ils le jettent avec ses miettes, ou le remisent loin dans le placard. 
Parce que ce qui n’est pas entier, ce qui n’est plus intact, s’en trouve gâché pour eux. Parce qu’ils ne peuvent plus l’imaginer s’il n’a plus sa perfection pour lui. Parce que c’est bourré de fragilités, une vaisselle ou un outil, ou un trésor, qui a été abîmé. Parce qu’on ne peut plus s’y appuyer sans précaution. Parce qu’il faut alors protéger ce qui était censé nous suivre. Il faut le manier plus doucement. Il faut épauler ce boiteux. 
On lui préfère du neuf. 
Et pourtant, on pourrait continuer à vivre avec, on pourrait ne pas changer d’amour après la seconde du cabossage. 
Une vie et son passé, c’est une archéologie. Et l’archéologie n’est faite que de débris. Des prénoms sans noms, des visages sans prénoms. Des bouts de poèmes appris par cœur. Des papiers déchirés. Des quignons de terre vernissée. Des bribes de mémoire. Le bon historien en recolle parfois les morceaux.

Les animés




Ma chienne court médusée et se réfugie à l’autre bout de l’appartement, lorsqu’un objet bouge ou s’ébranle sans avoir été effleuré par moi.
Lorsqu’une assiette s’affale car elle était en déséquilibre sur le bord de l’évier. Lorsqu’un livre s’écroule de la bibliothèque parce qu’il était trop proche du vide. Lorsque mon stylo atterrit à ses pattes parce qu’il a roulé du bureau.
Lorsque mes manteaux chutent parce qu’il y avait trop de poids sur les cintres. Lorsque l’éléphant qui se remonte avec une clé se met à faire danser sa trompe tout seul.
Lorsqu’une feuille s’échappe d’une punaise au mur.
Et même lorsque le réveil se déclenche.
Elle semble croire que ce qui produit un mouvement est forcément vivant.
Que cela ne peut s’expliquer qu’ainsi. Mais qu’elle ne peut s’y fier. Que c’est très incertain. Qu’il faut se méfier. De toutes ces choses qui s’animent parfois sans moi mais pas toujours. Qu’il faut s’en méfier surtout quand elles se dérangent sans concours.
C’est peut-être elle qui a raison. Cela m’arrive aussi de sursauter lorsque la porte se claque sans un geste pour l’y aider.


Le miroir (LA CARTE « recto / verso » Texte Avril Bénard – Photographie Sara Imloul, Le miroir, Das schloss. Avec Punto de Fuga et Éditions Filigranes 2015).



Certains murs portent un miroir. C’est leur rôle. Et c’est tout.
On ne leur en demande pas davantage.
Ils ont là à soutenir un abîme.
On entre dans une pièce connue, et l’on sait que l’on y trouvera notre copie dans une glace. Souvent même on s’y prépare. Ce miroir est là, et nous accueille et nous reçoit.
Et même si l’on ne s’y arrête pas, on l’aperçoit au détour.
Mais il arrive que le reflet ait été décroché. Quelqu’un, peut-être nous, l’a ôté du clou quelques heures de l’auparavant, pour le déplacer ou le nettoyer ou qui sait.
Et on entre dans cette pièce, et le réflexe veut que l’on ait oublié cette absence.
On s’attend à y trouver comme d’habitude notre autoportrait. On s’attend à y trouver comme d’habitude cette flaque. Et on entre, et il n’y est plus.
Et l’on se heurte au plâtre. À son vide qui paraît là plus vide qu’ailleurs, car notre fenêtre y manque.
On croit être invisible. On croit avoir disparu. Cela dure un instant. La durée d’une éclipse.
On s’attrape le visage pour verifier qu’il est palpable encore. Il l’est.
Et la mémoire nous rappelle. Et la mémoire nous ramène.
On revient du néant.



Sans âtre



J’ai vu des gens jeter du bois.
Trois bonnes bûches de châtaignier. Trois bouts de forêt.
Balancés comme des ordures parmi les ordures.
De quoi sculpter de l’utile ou des visions. De quoi inventer un cadre ou un totem.
Ou de quoi occuper un feu pendant des heures, avec des rougeoiements et des braises, avec des murmures ancestraux (quasiment les mêmes que ceux d’une neige qui tombe), de quoi chérir des flammes.
Il y a ainsi des choses qui ne se jettent pas. Que l’on se doit de rendre à la nature, si l’on souhaite s’en débarrasser.
On ne jette pas du bois. C’est un outrage au Monde. C’est un gâchis insensé de mettre une branche dans une poubelle. De faire disparaître ainsi un morceau d’arbre, sans lui octroyer une fin noble.
C’est un geste de citadin qui n’a jamais froid, et qui ne sait plus rien construire.
Un geste qui ne connaît plus l’humus aux pieds d’une canopée. Un geste paresseux.
C’est aussi paradoxal que de jeter de l’eau, ou un caillou.
Un bord de chemin n’est pourtant jamais loin.


Dyade





C’était une paire de bougeoirs. Du XVIIIème siècle. En bois doré.
Pareils et pas tout à fait pareils.
À la symétrie un peu étourdie.
L’un avait l’une de ses branches plus courte que ses autres. Et dans son relief sculpté, il manquait le compte de feuilles végétales.
Le second était un peu plus haut en taille, d’un rien presque indécelable, un soupçon de centimètres, et à peine, mais cela se voyait quand même.
Ils semblaient pareils, et l’étaient, et ne l’étaient pas.
Mais c’était sans conteste une paire.
Ils avaient été taillés ensemble, et sûrement dans le même arbre.
Et de demeures en maisons, ils avaient illuminés des histoires et des soirs, et des nuits glaciales, ils avaient senti leurs flammes vaciller dans les courants de l’air des couloirs, et la cire leur faire des larmes. Ils avaient vu chavirer des époques et des êtres. Ils avaient veillé tard. Et côte à côte, face à face, jamais loin.
Une paire, ça marche à deux. Si l’on ôte une part de la paire, cela ne se nomme plus une paire, cela se nomme une solitude. Deux solitudes.
Mais quelqu’un a voulu ça, comme ça, par cynisme ou par lassitude, et a décidé de diviser cette paire. Et a vendu l’un des deux bougeoirs.
Et les objets qui sont désunis, ne se retrouvent jamais, on le sait. Ça fait pleurer une telle séparation subie, après des siècles de gémellité.
Et ce qui est sûr, aussi certain que 1+1 font 2, c’est que l’un sans l’autre, ces bougeoirs, ils feront moins de lumière.



À la bolée



À tous les petits déjeuners de mon enfance, ma mère me faisait croire que la tache de brillance au plafond, provenant du reflet de la lumière dans le chocolat chaud, et qu’elle faisait bouger en remuant le bol contenant le liquide fumant, c’était ma bonne étoile venant me dire bonjour.
Et je la guettais davantage que le vrai Soleil. C’était elle mon aube. Et c’était par le bol qu’elle avait pu apparaître.
Et si mon étoile arrivait par le biais d’un verre d’eau, j’y croyais moins. J’étais moins dupe de mon imaginaire. Car l’enfant s’attache à l’exactitude d’un miracle qui se répète. Il est pointilleux quant à ses détails. C’était un bol qui avait permis ce miracle la première fois. C’était à ce bol d’être le support permettant la magie.
Il a fini par s’ébrécher beaucoup. Les objets enchantés sont souvent bringuebalants, parce qu’on leur en demande trop, on leur demande que le prodige se reproduise encore et encore.
Mon bol d’aujourd’hui contient lui aussi la frontière entre la nuit et le jour. C’est par lui que ça passe. C’est par lui que la Lune est écoulée.
C’est le sablier du retour du sommeil ; la durée qu’il faut pour le vider, mesure le moment consacré à cette renaissance.
Il est comme un chien du matin ; un compagnon qui inaugure, qui accueille le réveil. Il a cette constance d’un repère infaillible sur lequel on s’appuie.
Et si j’en lève les yeux avant la dernière gorgée, j’aperçois parfois au dessus de ma cime une certaine étoile.

OVI : Objet Vivant Identifié



J’ai rencontré un jour un objet péremptoire. Je l’ai fréquenté pendant quelques temps.
C’était il y a des années, c’était rue des Quatre-Vents. Dans un minuscule restaurant italien, qui n’avait que deux tables, serrées comme deux bateaux dans un port à la marée montante.
Le patron, qui était aussi le serveur et le cuisinier, choisissait ce qu’il mettait dans les assiettes. Il n’y avait pas de carte, mais une confiance gourmande.
C’est là que j’ai découvert il lardo di colonnata, et aussi la bonne sapidité du vin rouge.
Et cet homme avait, posé sur une étagère lacunaire, un mange-disque, un vestige tenant bon.Il était rouge, brillant comme des ongles bien laqués.
Et ce mange-disque, avait des goûts très tranchés. Une obsession.
Il n’avalait que les 45 tours de Serge Gainsbourg. Et parfois seulement, une certaine sonate de Mozart.
Strictement rien d’autre.
On pouvait toujours essayer de lui proposer d’autres vinyles, et on le tentait, un peu lassés par sa monomanie, mais ils étaient aussitôt recrachés. Ce mange-disque faisait un choix, irrévocable.
C’était catégorique. C’était Gainsbourg ou rien.
À force de ce constat, on regardait cet outil capricieux comme une âme, comme un être. Et pas si muet, puisqu’il émettait ces sons qu’il faisait jouer.
Le patron aurait pu le changer contre une docilité. Mais on s’attache à une telle originalité.
Seule machine musicale des lieux, il y régnait comme un petit dictateur écarlate, ayant bon goût, mais un goût en boucle.
Cela ne s’explique pas, qu’un objet ait des inclinations. Cela ne s’explique pas cette subjectivité parmi du mobilier.
C’est forcément un peu vivant, un tel libre arbitre.
Le restaurant a fermé depuis. Et je ne sais ce que ce mange-disque est devenu.
Mais cette histoire est véridique.


Du sel




Je ne dors pas.
J’entends couler des sons dans le ciel qui est derrière la fenêtre, le ciel du dehors,
le seul ciel.
Ce sont des sons qui viennent varier cette insomnie.
Elles, ne dorment pas non plus. Malgré cette heure. On se dit qu’elles ont attendu que tout se soit assoupi, ou presque tout, et même les autres volatiles, et maintenant elles ont le ciel libre, et elles en profitent, et elles y caracolent.
Pourquoi dormir, quand on a de l’azur sombre pour soi tout seul ?
Pourquoi dormir, lorsque l’on a ces plumes qui passent en gloussant
juste dans notre coin ?
Elles vivent ici. En fait elles ne sont pas de passage. Elles se sont faites nocturnes, et elles se sont faites migratrices.
Il y a comme ça des mouettes qui ont décidé de venir vivre à Paris.
Un jour, ça leur est monté à la tête, cette idée d’horizon. Et après les brassées d’ailes du long voyage, elles s’y sont posées.
Avec leur cri, elles ont apporté la mer. L’évocation de la mer.
Et elles la font voler au dessus des boulevards.
On croirait qu’un chalutier va donner de sa corne de brume sur la Seine.
On croirait qu’il y a des vagues à voir à deux pas, à Pont Marie.
On va aller ramasser des coquillages dans une heure si on le veut.
Parce qu’un seul son peut suffire, pour figurer un monde.
Et ce son seul peut suffire à étayer une insomnie.
C’est le chant des oiseaux qui rythme ces heures qui cherchent du sommeil, et les sauve.
Et maintenant voilà l’aube à peu de chose près, et les merles vont bientôt prendre la relève.


Bouts de chemin


Dans les cimetières, je ne vois presque plus de fleurs.
Plus de couronnes. Plus de lys ni de chrysanthèmes. Plus de dahlias fanés.
Il y a encore juste quelques stèles fleuries, éparses comme des pétales pris dans du vent.
Elles sont les tâches de couleurs des lieux. Elles, se remarquent.
Elles semblent avoir reçu plus de tête-à-tête que les autres.
Il fait froid. On marche là entre les épitaphes, les mains grelottantes dans les poches, et la tête baissée pour veiller à ne pas poser le pied sur l’un de ces repos, et parce que l’on cherche un nom, une date, gravés.
Et on discerne alors un détail sur les granits et les marbres. Un détail gris, parmi toutes ces nuances de gris. Un agencement silencieux.
Ça a été fait avec du gravier des allées. Quelques cailloux déposés sur des tombes. Parfois en monticules de deux ou trois qui tiennent malgré le crachin.
Depuis leurs gestes balbutiés, les Hommes empilent des pierres. Partout. Ils érigent vers les cieux ce qui tient le mieux debout.
Pour durer contre leur éphémère, ils font des murs. Qui portent les noms de dolmens, de pyramides, de maisons, d’églises…
Ils savent que la pierre leur survivra plus longtemps qu’un « toujours ».
On ne voit jamais ceux qui laissent ces petits tas de caillasse sur les sépultures. C’est un geste qui ne se repère pas, un geste minuscule de l’extérieur, qui passe inaperçu.
C’est un recueillement humble, indiqué par une poignée de silex qui durera plus qu’une floraison dans un vase.
Mais ces éclats de rochers en offrandes à des morts, sont des bouquets, à leur manière. C’est une pensée figurée avec un peu du chemin.



Un mime


J’ai enlevé une chaise de chez moi.
Je voulais l’échanger contre de la place. Je voulais la relayer par du vide.
Je croyais que cela serait résolu en quelques minutes. Qu’il suffisait seulement de la soustraire de l’appartement, pour qu’elle disparaisse.
Mais pendant des jours, c'était comme si elle était toujours là. Il n’y avait qu’une chimère de néant. Elle était ici, criante dans son invisibilité. Son bois remplissait encore l’espace devant la fenêtre, avec ses bras sculptés et ses pieds de lion et ses effluves de vieux chêne.
Je me cognais à son emplacement. J’allais pour m’y asseoir. J’amorçais de la saisir et ma main se refermait sur son absence, en un poing perdu.
Il suffisait qu’il fasse nuit pour que je crois la voir réapparue vraiment. Et j’en avais presque une frayeur. À la penser vivante et capable.
Elle manquait à tous les réflexes la concernant, longuement habitués, longuement imprégnés.
Et comme le membre fantôme de l’amputé, je sentais sa masse dans mes parages.
Les meubles, les objets que nous côtoyons, deviennent des ramifications de nous même. Ils donnent naissance à certains gestes, à certaines contorsions, à certaines attentes.
Lorsque l’un d’eux s’efface, on se heurte à ce trou dans nos mouvements.
Car plus qu’un volume dans un lieu, il occupe un poste dans nos actions.
Alors, pendant une heure d’hier, j’ai bien regardé ce désert qui avait remplacé la chaise, je l’ai contemplée cette transparence. J’ai marché dedans. J’ai fait des pas excessifs et inutiles.
Il a fallu désapprendre cette chaise, pour que mon corps l’oublie et s'en libère.


La page noire


Le nostalgique est celui qui se souvient. Il est le garant d’une certaine mémoire, qu’il insuffle dans le présent.
Il passe quelques relais. Par lui, rien ne s’oublie tout à fait, des mots et des contes et des usages. Le nostalgique, est un historien du quotidien. Et s’il s’attriste parfois de le voir se déliter, c’est sans hargne, mais avec des soupirs.
Je crois parfois que l’élégance se perd. Et je râle. Dans mon coin ou ici.
Mais j’étais l’un des ces jeudis à un enterrement, au Cimetière du Montparnasse.
C’était le premier jour en manteaux. Le froid était franc. Il mettait de la buée à toutes les bouches désolées par la peine. On s’étreignait, on se réchauffait comme ça nos dedans et nos dehors. Les lunettes de soleil sur les yeux étaient des masques à cette pudeur si française. Qui n’ose pas trop pleurer. Mais qui pleure.
Tout le monde était en noir. Et c’est notre tradition. On pourra dire que c’est plus gai la mort ailleurs, qu’il y a du blanc ou des couleurs, mais c’est leur noir à eux.
On était une foule d’ombres rassemblées. Nous avions un être à honorer.
Et j’ai vu beaucoup de mains avoir ce geste là, d’enlever du bout d’un ongle un cheveu brillant sur les gabardines jais. D’ôter un ou deux fils clairs qui y traînaient. Ou une poussière. De faire place nette.
Toutes ces mains épouillaient en silence, sans le signifier. Le dos d’un presqu’inconnu. L’épaule d’une vague connaissance.
Pour que rien ne vienne faire tâche sur cette noirceur en deuil. Pour que cela soit impeccable. Chacun veillait ainsi à l’allure d’un adieu.

Auriez vous l’heure s’il vous plaît ?


Il y a des gestes et des mots et des phrases qui disparaissent comme des faunes et des flores.
« Auriez vous l’heure s’il vous plaît ? » est en voie d’extinction. Elle comportait il y a encore peu, une prise dans l’escalade de la rencontre. Des inconnus prononçaient ce prétexte. Pour espérer un regard. Pour approcher un regard.
À la saveur de la réponse, ils savaient s’ils pouvaient engager leur voix plus loin, ou s’il fallait remercier puis se taire et continuer ses quêtes auprès de quelqu’un d’autre.
Et puis parfois, cette phrase était posée pour vraiment et seulement savoir l’heure.
C’était dans un monde où il y avait des montres.
Depuis, le temps est dans toutes les poches. Presque.
Celui qui ose encore proférer la question pour s’en enquérir, on le trouve lourd, et louche.
Aux lèvres des atemporels, il n’y a plus que des esquisses. Les ancres pour se parler se font rares.
Celui qui n’a pas l’heure sur un portable, peut la trouver sur les écrans qui étouffent tous les horizons. 7 milliards d’individus tentent de s’accorder sur une seconde. Il n’y a plus d’excuse, l’heure est partout et tout le temps.
Et même le changement aux solstices, on nous l’ôte également.
Il est désormais automatique sur les téléphones et les ordinateurs. On n’a plus à s’en soucier. Mais j’aimais m’en préoccuper. J’aimais m’emmêler les heures à ces deux couchers là. C’était un beau bazar. D’être dans l’incertitude, de se concerter, de prendre exemple sur des amis ou des voisins, et de se tromper tous ensemble.
Les gestes n’échappent pas aux grandes dissolutions. Les portables ont décidément tué les montres et leurs rites.
Il y a les nouvelles, celles qui font plus qu’une montre, celles qui calculent mille choses inutiles et même qui téléphonent. Mais ce ne sont pas des montres, mais des écrans ambulants.
Il n’y a presque plus de cadrans affairés avec trois aiguilles aux poignets. Ah, ce mouvement de tourner son radius et son cubitus pour lire ces chiffres. Et ce roulement s’accompagnant d’une légère fermeture du poing, comme pour se cramponner à l’instant qui passe, et le saisir.
Ceux qui en portent encore une, vétérans des détails, le savent : souvent, on ne consulte sa montre que pour suspendre le temps. On se délecte de regarder quelques secondes en train de se perdre. On est alors totalement dans l’instant présent, visible et au trot, et insaisissable.
Et ceux qui ont encore une montre mécanique, ont une responsabilité quotidienne.
Remonter sa montre, c’est protéger et veiller sur un rythme.
Comme les sonneurs des cathédrales. (Mais il est vrai que l’usage des cathédrales se perd aussi).
On a un rôle à jouer, chaque soir lorsqu’elle quitte notre avant-bras, pour qu’elle ne s’arrête pas.
Et si tout de même elle s’échoue et se tétanise dans une nuit, exténuée par son élan, je ne m’en aperçois pas tout de suite. Je l’enfile au matin comme on saute dans le jour. Mais plus tard, lorsque je la regarde, ça ne coïncide pas du tout. Il est 4h05 à son avis, quand je croyais qu’il était autour de 10h30. Et une brèche s’ouvre. Entre ce que l’on croit et ce que l’on voit. La réalité s’y déchire. C’est un incident dans l’espace-temps, où je ne sais plus qui croire de la montre ou du Monde.
Je dois alors demander l’heure.