samedi 4 mai 2019

Affaires à suivre


Je vais chiner tous les samedis matin. Depuis que je sais mettre un pied devant l’autre.
J’y vais à l’aube, avec les merles.
Il n’y a que la pluie pour me faire rester chez moi, la tête ballante à ma fenêtre, à regarder le sol mouillé en bas, signe que rien ne sortira sur le trottoir des puces. Je le sais de source sûre, mes parents étaient antiquaires.
Une année comptant 52 semaines, soit 52 samedis, et ayant commencé à aller fouiner à l’âge de 5 ans environ, et ayant aujourd’hui 29 ans, 29-5=24, 52X24=1248. Ôtons les week end trempés, j’ai bien dû y aller 1000 fois.
Depuis toutes ces années, à la main de ma mer d’abord pour ne pas me perdre, ou sur les épaules de mon père desquelles je dominais toutes les têtes dénicheuses, puis désormais marchant en avance en éclaireur, j’en ai vu des déballages.
J’en ai vu des objets. J’en ai vu des trésors.
Mais malgré cette fréquence aguerrie que l’on appelle une habitude, j’ai encore la gorge qui se noie lorsque je vois une garde robe à vendre.
Et il y en a, et surtout de femmes, et souvent.
Elles sont là, prêtes à être démantelées.
Elle sont là car leur maîtresse est partie, dans un monde qui n’a pas besoin d’habits.
Ces vêtements sont là, encore en troupe, encore en meute.
Et ensemble, ils font sens.
Notre Balzac très Honoré a écrit ça : « Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle n’était pas réellement tout l’Homme, l’Homme avec ses opinions politiques, l’Homme avec le texte de son existence, l’Homme hiéroglyphé ? « .
Ils ont beau avoir perdu leur port d’attache, ces vêtements évidés, on peut, en quelques allées et venues des yeux, en savoir sur leur proprio. Si elle était grande ou petite, si elle aimait les imprimés, ses couleurs préférées, un style, une histoire, des âges. Pour un peu on imaginera son nom, s’il y a des initiales brodées à une poche ou un col. Pour un peu plus, on imaginera son visage.
Ces vêtements là, ils sont encore en troupe, encore en meute. Mais d’un instant à l’autre, ils vont être émiettés aux quatre vents, et seuls, ils raconteront encore, mais en bribe, comme le mot unique d’une phrase qui se sera perdue.
Nous sommes une somme, une addition, chaque jour s’ajoutant, chaque expérience se greffant ; nous sommes une somme, jamais une soustraction.
Et les vêtements d’une vie, en sont un symbole parmi d’autres. L’évolution du corps, les moments marquants, les souvenirs blessants. Qui s’accumulent.
Et je ne peux m’empêcher de songer, qu’un jour les miens tout autant, seront séparés, avec ce qu’ils contiennent de mes mystères, et que cette collection que j’amoncèle passionnément, deviendra, fragmentée, anonyme.
Cela dit, comme le dit Woody Allen « Je ne crois pas en une vie future, mais je prendrai quand même un slip de rechange ». (Pour ma part j’emporterai une valise).



Aucun commentaire:

Publier un commentaire