samedi 4 mai 2019

Auriez vous l’heure s’il vous plaît ?


Il y a des gestes et des mots et des phrases qui disparaissent comme des faunes et des flores.
« Auriez vous l’heure s’il vous plaît ? » est en voie d’extinction. Elle comportait il y a encore peu, une prise dans l’escalade de la rencontre. Des inconnus prononçaient ce prétexte. Pour espérer un regard. Pour approcher un regard.
À la saveur de la réponse, ils savaient s’ils pouvaient engager leur voix plus loin, ou s’il fallait remercier puis se taire et continuer ses quêtes auprès de quelqu’un d’autre.
Et puis parfois, cette phrase était posée pour vraiment et seulement savoir l’heure.
C’était dans un monde où il y avait des montres.
Depuis, le temps est dans toutes les poches. Presque.
Celui qui ose encore proférer la question pour s’en enquérir, on le trouve lourd, et louche.
Aux lèvres des atemporels, il n’y a plus que des esquisses. Les ancres pour se parler se font rares.
Celui qui n’a pas l’heure sur un portable, peut la trouver sur les écrans qui étouffent tous les horizons. 7 milliards d’individus tentent de s’accorder sur une seconde. Il n’y a plus d’excuse, l’heure est partout et tout le temps.
Et même le changement aux solstices, on nous l’ôte également.
Il est désormais automatique sur les téléphones et les ordinateurs. On n’a plus à s’en soucier. Mais j’aimais m’en préoccuper. J’aimais m’emmêler les heures à ces deux couchers là. C’était un beau bazar. D’être dans l’incertitude, de se concerter, de prendre exemple sur des amis ou des voisins, et de se tromper tous ensemble.
Les gestes n’échappent pas aux grandes dissolutions. Les portables ont décidément tué les montres et leurs rites.
Il y a les nouvelles, celles qui font plus qu’une montre, celles qui calculent mille choses inutiles et même qui téléphonent. Mais ce ne sont pas des montres, mais des écrans ambulants.
Il n’y a presque plus de cadrans affairés avec trois aiguilles aux poignets. Ah, ce mouvement de tourner son radius et son cubitus pour lire ces chiffres. Et ce roulement s’accompagnant d’une légère fermeture du poing, comme pour se cramponner à l’instant qui passe, et le saisir.
Ceux qui en portent encore une, vétérans des détails, le savent : souvent, on ne consulte sa montre que pour suspendre le temps. On se délecte de regarder quelques secondes en train de se perdre. On est alors totalement dans l’instant présent, visible et au trot, et insaisissable.
Et ceux qui ont encore une montre mécanique, ont une responsabilité quotidienne.
Remonter sa montre, c’est protéger et veiller sur un rythme.
Comme les sonneurs des cathédrales. (Mais il est vrai que l’usage des cathédrales se perd aussi).
On a un rôle à jouer, chaque soir lorsqu’elle quitte notre avant-bras, pour qu’elle ne s’arrête pas.
Et si tout de même elle s’échoue et se tétanise dans une nuit, exténuée par son élan, je ne m’en aperçois pas tout de suite. Je l’enfile au matin comme on saute dans le jour. Mais plus tard, lorsque je la regarde, ça ne coïncide pas du tout. Il est 4h05 à son avis, quand je croyais qu’il était autour de 10h30. Et une brèche s’ouvre. Entre ce que l’on croit et ce que l’on voit. La réalité s’y déchire. C’est un incident dans l’espace-temps, où je ne sais plus qui croire de la montre ou du Monde.
Je dois alors demander l’heure.

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