samedi 4 mai 2019

Deux points ouvrez les guillemets


Jamais ma mère ne s’était résolue à amener l’enfant chez le poinçonneur.
Mes oreilles étaient intactes depuis leur naissance. Mes oreilles, et leurs lobes.
J’avais parfois envié les anneaux de mes camarades. Et puis j’avais oublié de les envier.
Mais un cadeau est venu reposer la question à voix haute.
Une paire de boucles somptueuses. Faites pour les percées.
Deux grands serpents d’or aux yeux de gemmes, et leurs sillages mêlés de leurs œufs de perles noires. Deux grands S, gardiens des sons.
Que j’ai reçu il y quelques jours sans m’y attendre.
Je les ai posées dans leur écrin ouvert sur une table, et je passais devant, la frustration croissante.
Je les ai tenues devant moi et j’ai regardé l’assemblage dans une glace.
Ainsi mes oreilles étaient vierges. Et s’en étaient peut être vantées jusque là.
Parfois elles supportaient le poids de clips. Et puis elles retournaient à leur innocence.
Je n’y avais plus pensé. Et peut être en étais je arrivée à ce point où j’avais de la fierté à les porter encore sans taches.
Comme le non fumeur se targue d’être libre des bouffées.
On croit presque qu’une habitude qui s’est prolongée, ou qu’un hasard, ou qu’un oubli, est une résistance.
On fait de l’orgueil de ses différences.
Car une différence, même minuscule, devient une part de notre identité.
Y renoncer coûte un doute.
Mais certains bijoux ne peuvent demeurer enfermés. Il faut les faire briller à la peau.
Et celui ci l’exigeait.
Le doute tarit souvent lorsqu’autre chose s’impose.
J’ai troué ces deux points de chaque côté de mon visage, j’ai ouvert ces guillemets.
Me voici avec deux nouveaux grains de beauté.




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