samedi 4 mai 2019

Il repassera par là


Je me froisse beaucoup. Je me froisse facilement.
Et ce n’est pas par susceptibilité.
C’est à dire que si ma personne se froisse, c’est en surface.
C’est à dire que j’ai le textile froissé.
Clairement, je ne repasse jamais mes vêtements.
Je ne sais pas comment ça marche, un fer. Et même l’outil m’effraie. On a bien essayé de m’apprendre, mais je fais de l’obstruction.
Et ce n’est pas de la paresse.
Si je ne les repasse pas, c’est parce qu’ils ont la peau douce.
Je ne veux pas la leur gâter. Je ne veux pas la leur abîmer.
La crainte de la brûlure, est trop cuisante.
Je ne veux pas les risquer, les dommages collatéraux. Qu’un coup de téléphone qui m’appelle, me fasse oublier que j’ai quelque chose sous le feu.
Cela sentirait le roussi, et cela serait trop tard.
Mais il ne s’agit pas pour autant d’être chiffonnée.
Il ne s’agit pas d’avoir l’air de sortir tout droit du tambour de la machine qui lave.
Il ne s’agit pas de se montrer dans le négligé.
Alors, si je ne les repasse pas dans les règles, je sais comment être présentable.
Lorsque j’étais à Bénarès, il y a d’ici deux ans, j’ai passé beaucoup d’heures à vivre le Gange, à le courir, à l’épier, à épier la vie qui lui tourne autour.
Et il y a eu ce moment où un ensemble de femmes, rieuses, sont venues laver leurs saris dans ces eaux qui sacrent tout. Et pour les faire sécher lisses, elles s’y mettaient à deux, l’une à chaque extrémité, et elles tendaient le tissu à bout de bras, et elles se figeaient ainsi, elles restaient immobiles mais parleuses, laissant au soleil le reste de l’effort, telles des cormorans avec leurs ailes et leurs plumes.
De voir ça, cela m’a donné du fil à retendre.
J’ai pris exemple dès mon retour.
Et lorsque l’habit est encore humide, je le suspends sur un cintre, et je l’étire vers le bas, je l’écartèle. Puis je n’y touche plus, je le laisse se reposer, comme une pâte de bon pain à laquelle on ne doit plus rien dire, jusqu’à ce qu’elle soit prête.
Ce n’est pas parfait. Le résultat.
Mais il n’y a que les chemises qui demandent de l’irréprochable, et je n’en porte pas.
Ce n’est pas parfait, pas tout à fait, mais cela leur donne cet air qui raconte.
Cet air de vivre avec moi, une nonchalance visuelle qui me manque ça et là dans mes gestes.
Mes vêtements ont des plis, parfois, des vrais ou des faux, mais qui ne mentent jamais, qui se font à même mon corps, ce qui donne une bonne fois pour toutes le droit de les appeler secondes peaux.




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