samedi 4 mai 2019

La dictée


Une langue est un trésor, un relais que l’on se passe de génération en génération.
Des aïeux ont pris soin d’elle. Parfois il y a eu des illogismes qui ont subsisté, comme subsiste une encoche dans un mur, comme subsiste un air de famille au menton prononcé, comme subsistent certains défauts qui font tout le caractère.
En 2015, le mot « selfie » est entré au dictionnaire français.
Je l’ai appris dans une foule qui à la nouvelle s’est exclamée de joie et d’applaudissements.
C’était un mot familier, un mot à la mode qu’on nous a mis dans les oreilles.
Le langage est un virus. Les mots se transmettent par voie aérienne. Ils sont très contagieux.
Mais c’est un mot que je refuse. À supposé que l’on fasse la contorsion qui l’accompagne, nous avons un équivalent magnifique, qui a des siècles d’histoire de l’art dans ses lettres, « l’autoportrait ».
À la rentrée de 2016, les enfants n’auront plus à tracer des chapeaux chinois sur certaines voyelles. Et ces mots qui vivaient jusqu’alors avec de tels accents, comme autant de médailles qu’ils auraient gagnées, et même si parfois elles ne servent plus à rien d’autre qu’à orner, sont des mots à part, des mots couronnés.
Et les enfants n’auront plus non plus à faire des efforts à certaines difficultés. Ils les écriront phonétiquement, comme cela se prononce.
Lorsque l’on ouvre ainsi une brèche, c’est toute la facilité qui s’y engouffre. C’est une linguistique qui se brise.
Certains diront  “À quoi cela sert ? Et pourquoi s’embêter (et je reste polie) ?” .
Mais fuir devant les embûches, n’est pas une leçon de vie raisonnable.
Une embûche, cela se surmonte.
L’orthographe cela se gagne, c’est un savoir à conquérir, et lorsqu’on le possède, on possède  un héritage. On possède des moyens. On possède le respect d’un passé et de ses raisons aux contraintes.
C’est la première chose que l’on apprend. C’est par cela que cela commence, l’apprentissage du monde. Par savoir écrire monde, son nom, et château avec un circonflexe.
Et la langue française et son exactitude de la nuance je m’en délecte. Parfois j’en articule muettement, juste pour en avoir au bord des lèvres.
Et j’enrage aux graves fautes syntaxiques et grammaticales de supposés garants de cette richesse.
Et je crains le règne des émoticônes comme la peste. Je le crains comme le novlangue d’Orwell.
De décider sciemment de remplacer des milliers de subtilités par une pincée de hiéroglyphes hideux, c’est ainsi qu’un vocabulaire se perd.
J’imagine un monde où l’humain, celui qui a une étymologie entre ses bras, communiquerait en mimes et mimiques émoticônes. Et cela ne serait pas un langage des signes, car celui ci est une danse où les mains racontent des histoires.
J’imagine un poème de Baudelaire ou un labour de Giono, en émoticônes, et je me retrouve avec un rébus absurde à la place de la grâce.
Il faut continuer à aimer les mots. Ils sont tous là, il n’y a qu’à piocher. On commence par un verbe.

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