samedi 4 mai 2019

La graine d'éléphants


C'était il y a des années. J'étais en vacances aux abords d'une mer de France, dans un petit village aux venelles étroites. Un cirque s'était installé dans un champs vague d'à côté, pour quelques représentations.
Et trois éléphants s'étaient échappés.
Je soupçonne les gérants de l'avoir fait exprès, d'avoir ouvert leur enclos pour épater un peu, et attirer jusqu'à leurs gradins.
Trois éléphants en douce cavale, dans des rues qui n'en avaient jamais vus. Trois éléphants en ballade, passant à peine dans la largeur des chaussées. Ils n'ont fait aucun dégât, ils ont palpé de leurs trompes quelques murs et quelques plantes, ils avaient l'air affairés à leur joie de la découverte.
C'était le matin, à l'heure du marché. Tout le monde s'en est rempli les yeux, de cette faune incongrue.
Et puis les éléphants sont rentrés à leur pâturages, rapatriés par leurs maîtres.
Mais déjà, cette journée était inimitable. Nous ne parlions que d'eux, des pachydermes époustouflants, à portée de caresses.
Et l'heure du déjeuner a sonné. J'ai mis la table. Et nous avons posé là le plateau d'huîtres. On était à la mer, on se gorgeait d'iode.
Je ne mange jamais plus de six huîtres, car ce nombre franchi, cela me revient que j'ai pitié.
De savoir qu'elles sentent mes morsures, qu'elles en crient peut être, cela me coule l'appétit.
J'en étais alors à ma deuxième ou ma troisième, j'avais encore de la marge.
Ma mâchoire remplissait son rôle innocemment, avec toute sa cruauté, lorsque j'ai croqué et fait crisser un son sous ma dent. J'ai d'abord cru à un éclat de coquille, j'étais prête à l'avaler. Mais ma mère m'a appris ceci : de toujours aller voir de plus près une chose qui attire, une chose qui interroge, dans le doute. J'ai donc mis dans ma main l'auteur du grincement.
C'était une perle. Une perle minuscule, la taille d'une puce. L'oeuvre de nacre de cette huître que je venais d'engloutir, et qui avait certainement de plus gros projets à son sujet.
Une perle blanche comme de l'ivoire indien. Une minuscule planète dans le creux de la paume.
Je l'ai pliée dans un papier, qu'elle ne disparaisse pas. Un grain de sable se perd facilement.
On ne trouve pas de perle dans les huîtres de France, cela n'arrive que dans les clichés, une telle surprise. Ceci n'arrive jamais. De même que l'on ne voit pas d'éléphant en liberté dans un port.
Il y a des journées qui ne sont pas croyables, qui si on les mettait dans un film, ne seraient pas crédibles. Des journées qui bouleversent le tangible. Qui le secouent comme un prunier, pour en faire tomber de l'enchanté, cette fois là sous la forme de trois éléphants et d'une perle.
Il m'arrive souvent de confondre des rêves que j'ai fait, avec la réalité. Cela porte un nom scientifique qui m'échappe. Cela créait des radotages ou des quiproquos avec mes proches.
Mais cette fois j'ai la perle, cette perle, qui me prouve que ce jour s'est un jour vraiment produit.


(Photo des huîtres par Jean-Charles de Castelbajac).


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