samedi 4 mai 2019

La page noire


Le nostalgique est celui qui se souvient. Il est le garant d’une certaine mémoire, qu’il insuffle dans le présent.
Il passe quelques relais. Par lui, rien ne s’oublie tout à fait, des mots et des contes et des usages. Le nostalgique, est un historien du quotidien. Et s’il s’attriste parfois de le voir se déliter, c’est sans hargne, mais avec des soupirs.
Je crois parfois que l’élégance se perd. Et je râle. Dans mon coin ou ici.
Mais j’étais l’un des ces jeudis à un enterrement, au Cimetière du Montparnasse.
C’était le premier jour en manteaux. Le froid était franc. Il mettait de la buée à toutes les bouches désolées par la peine. On s’étreignait, on se réchauffait comme ça nos dedans et nos dehors. Les lunettes de soleil sur les yeux étaient des masques à cette pudeur si française. Qui n’ose pas trop pleurer. Mais qui pleure.
Tout le monde était en noir. Et c’est notre tradition. On pourra dire que c’est plus gai la mort ailleurs, qu’il y a du blanc ou des couleurs, mais c’est leur noir à eux.
On était une foule d’ombres rassemblées. Nous avions un être à honorer.
Et j’ai vu beaucoup de mains avoir ce geste là, d’enlever du bout d’un ongle un cheveu brillant sur les gabardines jais. D’ôter un ou deux fils clairs qui y traînaient. Ou une poussière. De faire place nette.
Toutes ces mains épouillaient en silence, sans le signifier. Le dos d’un presqu’inconnu. L’épaule d’une vague connaissance.
Pour que rien ne vienne faire tâche sur cette noirceur en deuil. Pour que cela soit impeccable. Chacun veillait ainsi à l’allure d’un adieu.

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