samedi 4 mai 2019

L’antre aperçu


La pièce qu'occupe mon travail fait 2 mètres carré.
C'est un coffret. C'est un choix. Il ne faut pas plus d'espace pour déployer un stylo.
Il y a la place d'un pas, et d'un fauteuil.
Ce fauteuil c’est un Preben Fabricius, le modèle “tulipe”. Il en a la forme, la forme de cette fleur dressée, aux accoudoirs en alerte, figés dans le mouvement de pétales qui auraient vu le vent.
Il est en cuir noir, râpé aux caresses d’un autre d’avant moi.
Je ne le cire pas. Si je le cirais, ces 2 mètres carré se transformeraient en migraines.
Le fauteuil de celui qui écrit, c’est le premier outil. C’est le support de ce corps qui reste assis sans bouger, il faut pouvoir se reposer sur lui, il faut des rondeurs sous les jointures, il faut un dos pour le dos.
J’ai mis des mois à trouver le bon. Avant cela j’écrivais entre deux chaises, et j’avais au bout du jour des courbatures laissées par leurs angles.
Les quatre murs sont remplis de livres du sol au plafond. Pour me donner l'exemple. Une étreinte de ce qu’il y a à accomplir.
Le silence s'y est fait grâce à eux. Ils insonorisent cette cabine.
Un creux fait entre les rayons, soutient une petite planche de chêne épais ; c'est la table.
Elle supporte la main et ses allers et ses retours. Et ses suspens qui retombent.
Et ses poings lourds.
Ce qu'il y a au dessus, ce sont tous les moteurs.
Ce qu'il y a au dessus d'un bureau, ce sont les choses sur lesquels le regard veut se poser pour reprendre des forces.
On les accroche là pour se rappeler à l'ordre. Pour retrouver dans la solitude, ces réconforts tangibles. Ces goûts que l’on a, des indices sur lesquels rebondir.
Au centre, et puisque je me penche sur l'introspection, un miroir anglais du XXVIIIème siècle à l’austérité carrée d’un cadre sombre. Parfois je scrute là mon visage et il me donne des réponses. Sinon il reflète les bouquins.
À sa gauche, un clou doré tenu par une punaise, un talisman glané devant chez moi pour me rappeler que "L'artiste est celui qui enfonce son propre clou".
À 5 cm chacun au dessus et au dessous, un autographe de Giono, et un de Duras, des reliques de ces deux vénérés.
Et allignés sur le bois, en rang d’horizon, j'ai des champs d'enfance ramassée devant les yeux, une plaque en os sculptée d'animaux, un pissenlit figé dans du plexiglas, et un coquillage incrusté d'une boussole qui indique un faux nord, et je n'ai alors besoin d'aller nulle part ailleurs qu'ici.
Une vue dans une fenêtre distrairait les plongées que je dois faire ici à l'intérieur de moi même.
Ce qui se passe dans un bureau, c'est une somnolence. Celui qui écrit fait dormir une part de lui même qui doit se taire, celle qui parle à voix haute, pour laisser l’autre, celle qui retient sans bruit, s’examiner.
C’est quitter le monde pour parler du monde. C’est l’observer depuis soi même, de mémoire.
C’est essorer l’éponge, bien fort, jusqu’à cette goutte qui est “le mot juste”.

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