samedi 4 mai 2019

L’en quête


Il y a quelques années, je cherchais à voir le film « Le Marin de Gibraltar » adapté du roman de Duras.
Parce que c’est un des livres que je préfère. Parce qu’il ne s’y passe rien. Ou presque.
Et que tout est dans ce presque. Et que la vie c’est ça. La vie se situe dans le presque.
La vie, au quotidien elle se tient tranquille. Et ses jours ne se dénombrent pas et on en oublie ses dates. Elle a le plat calme. Mais parfois, elle se sale d’aléas. Et ce sont eux qui comptent.
Tous eux. Ils sont l’imprévu. Même celui d’une minute.
Je voulais voir le film. Voir Jeanne Moreau et Orson Welles.
Mais il était introuvable. J’ai cru flairer des pistes. Mais aucune trace de dvd, de diffusion, d’un filon.
J’ai fini par écrire à la cinémathèque française, requérant une projection.
Je regardais le générique sur internet, et une chanson chantée par Jeanne, les seuls extraits accessibles. J’ai appris le générique et la chanson par cœur. Ils promettaient des promesses.
La cinémathèque m’a répondu, mais je n’y croyais tant plus que j’ai failli l’envoyer dans les spams. La cinémathèque, dans les spams. Un mot m’a fait freiner. Le mot « visionnage ».
Mon invocation était acceptée.
Un matin qui était de novembre, je me suis levée bien tôt. J’ai pris un train.
Et je suis arrivée à une gare du bout du monde de la région de Paris.
De là il fallait encore choisir un bus.
L’air transissait tout. Les champs avaient déjà leur fourrure de l’hiver.
À l’arrêt, j’ai vu une pancarte et puis rien et puis de loin un chemin. Je l’ai emprunté, sans être à peu près sûre d’arriver au bon endroit.
Et puis il était là. Le Fort de Saint Cyr. La réserve du cinéma.
Un ancien fort de guerre. Un imprenable. Un impénétrable.
Il n’y avait personne. J’étais très en avance. J’ai attendu avec mon souffle qui faisait des nuages, espérant ne pas m’être trompée de lieu ni d’heure. Ne sachant pas où retrouver un bus si j’étais dans l’erreur.
Mais la porte s’est ouverte.
Deux grandes boîtes rondes d’aluminium attendaient sur une table. Avec le titre qui en faisait le tour. L’une des boîtes était bleu ciel. Elles contenaient les bobines.
Et je l’ai regardé. Accompagnée d’une des conservatrices en gants blancs, qui maintenait et protégeait la pellicule, comme elle aurait joué une nocturne de Chopin, sur la table de montage.
Il y a eu le générique, et sa suite. Il était en version originale, non sous titré. Peu m’importait, je connais l’histoire d’une ligne à l’autre.
J’ai vu le noir et blanc d’une tonalité nouvelle, comme la lumière brouillée et basse de la chaleur d’un bord de mer, la lumière des eaux qui portent de la poussière, la lumière qui étouffe des couleurs.
J’ai entendu ces personnages éclorent des voix. J’ai vu Jeanne et Orson dans le même panier.
Il y a eu l’entracte entre les deux rubans. J’ai vu l’océan et Gibraltar. Et l’alcool des grands fonds. Et les dernières images qui s’évadaient et couraient se ranger avec les précédentes, par terre, pas loin.
Et comme l’héroïne, j’avais cherché le marin. Et c’était la quête qui avait compté.
Je me souviens mieux de ce film que de tous ceux que j’ai à portée des yeux.
Il aurait pu être mauvais, que je m’en souviendrais tout autant.
La quête, me l’a rendu inouï.
Entreprendre une quête, c’est réapprendre la persévérance, et la patience.
C’est accepter aussi de ne pas tout trouver. Accepter d’avoir parfois dans le creux de ses rêves, des béances incomblées.
C’est défaire ses caprices. Et se mettre en œuvre vers le rare.
La quête, prend le temps.
La quête, est le précieux de l’époque.
Et son fruit peut ne durer que 91 minutes. Plus ou moins.







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