samedi 4 mai 2019

Les grandes jachères


J’avais coupé l’eau. Mis de l’antimites. Fermé les volets. Fermé les fenêtres.
J’avais demandé aux objets de veiller les uns sur les autres.
J’avais clos mon coffret, à double tour, laissant toutes ses pièces dépouillées des animés.
J’avais embrassé la porte, comme je le fais à chaque départ.
On m’attendait dans l’escalier, l’air perplexe de me voir poser la bouche sur le bouclier de bois.
M’en allant, j’espérais des bruits qui en viendraient, qui viendraient de l’intérieur, comme l’enfant épie sa chambre, croyant que l’immobilité s’éveille dès qu’il a le dos tourné.
Jusqu’au train, jusqu’au concret de l’évasion, j’avais des larmes plein le cou, de l’avoir quittée ma maison qui est un appartement.
De la laisser à son sort.
Je me suis fait du mouron pour elle. Pour sa solidité. Pour sa barricade.
Si j’avais pu je lui aurais téléphoné, pour lui dire que j’allais revenir, bientôt.
Mais elle n’a pas le téléphone.
Un mois a passé.
Et puis je suis rentrée. Elle était sans déboires.
J’ai redécouvert l’odeur qu’a ma demeure quand je ne suis pas là. Son odeur à elle. Pas celle du renfermé. Mais ce qu’elle exhale de sa poussière et de ses murs et de ce qu’elle contient.
L’odeur qu’elle a quand je ne la dérange pas. L’odeur de son repos.
En cet instant ou ces quelques heures qui constituent un retour, j’ai pu la saisir et la savoir.
Et elle s’est évanouie. Parce que j’étais revenue. Et parce que le cerveau a décidé de l’omettre, comme tous les parfums persistants qui viennent à lui.
J’ai ouvert l’eau. Ouvert les volets. Ouvert les fenêtres.
J’ai rendu au vent les corps des moucherons.
J’ai fait sonner le vide. Et craquer le parquet sous mon poids, sous mes pas. Jusqu’à ce qu’il me reconnaisse et se taise.
Et mes coutumes rapportées ont bougé le calme.
Les mauvaises herbes sont fauchées.
Tout a besoin de répit. De jachère. La tête et les lieux.
La pause est finie.
Dans le village de mes vacances, il n’y a déjà plus que les chats comme âmes qui vivent.
En août, mon bercail et Paris, c’était eux qui étaient hors saison.

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