samedi 4 mai 2019

Les labours


Longtemps, elle a guetté sa vie.
Elle l'appelait dans son brouillard comme un chien égaré et dont elle ne savait pas le nom.
Elle avait cru avoir emprunté le chemin qui l'y mènerait.
Elle avait fait des choix pour s'y conduire.
Elle avait entamé un métier. Avec la fierté des 20 ans qui pensent avoir tout décelé. Qui pensent que les grands adultes ont manqué de courage s'ils ont échoué dans leurs rêves.
Qui pensent que la conviction qu'ils portent à leur futur suffira. Qui pensent qu'une vie se définit en une année et que toujours elle aura ce visage décidé.
Et puis la vie se vit.
Elle a senti que cela ne coïncidait pas avec l'idée toute faite qu'elle avait de son futur.
Et elle a senti quelque chose qui soupirait.
Mais l'orgueil tient bon. Et elle ne voudrait pas l'avouer qu'elle s'est trompée.
Cela lui coûterait cette fierté de ses 20 ans.
Elle fait son deuil dans son coin. En silence. De ce grand projet qu'elle avait cru vouloir.
Elle fait son deuil dans son coin. Elle ronge cette perte.
Jusqu'à ce que cette voie à laquelle elle renonce, il n'y en ai plus qu'une poussière que l'on nomme un souvenir.
Et puis elle commence à l'énoncer aux autres. À injecter mot à mot qu'elle démord. Sans savoir par quoi remplacer encore ce vide qui se dit et se cave.
Elle fouille. Elle fouille et elle retourne sa terre. Elle cherche ce qui s'est embusqué.
Elle retourne ses pierres. Elle croit n'y rien trouver. Elle croit que c'est le désert. Elle croit qu'elle ferait mieux de faire un demi tour, à revenir sur ses pas de sa vie, et à demeurer là à cette place qui ne lui convenait pas mais qu'elle avait appris à connaître.
Il va falloir trop de courage, pour tout bouleverser. Il en faut déjà trop.
Et puis un jour, elle bouge une nouvelle pierre. C'est une pierre qui a toujours été là.
Mais qu'elle n'avait plus vu car elle était enfouie sous les autres, les lourdes.
Elle la soulève, et c'est sa source qui était dessous.
Cette source n'est pas tarie. Elle n'était qu'obstruée.
Elle se souvient qu'elle a toujours écrit. Des mots aux amis et aux chers. Des correspondances. Des voyages dans des carnets. Des affres et les bonheurs de ses drames. Des débuts.
C'était à portée de main. C'était trop proche pour qu'elle le voit plus tôt.
Trouver sa vie, prend un temps fou.
Cela implique de la laisser faire. De l'écouter sourdre.
Mais ces années à l'errer, elles n'ont pas été perdues. Elles lui ont permis d'en arriver là sans doutes.
Et elle peut l'appeler désormais. Car la vie commence à exister pour l'artiste lorsqu'il peut la nommer. Lorsqu'il sait quelle est sa fonction. Lorsqu'il peut la désigner à celui qu'il rencontre.
Désormais, elle le sait. Elle est écrivain. Cela fait un an qu'elle le sait. Avant cela, elle n'était certaine de rien. Elle vivait de ses caprices.
Et me voici à un nœud de moi même. À un nœud de mon travail.
Je m'y trouve à cet endroit des veines de mon bois.
À cet endroit où le tronc prend son chemin vers une branche. Celle à saisir.
À comprendre quoi creuser. À comprendre ce qu'il y a dans mes choses à examiner d'avantage. Ce qu'il y a à pousser plus loin en avant.
Ce qu'il y a à déceler au détour de mon travail. Ce qu'il faut approfondir. Ce qui revient sans cesse sans que je m'en rende compte.
Car l'artiste, est celui qui enfonce son propre clou.

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