samedi 4 mai 2019

L’instrument à vent


Lorsque j'étais une adolescente, j'avais une parole très précise. Je prononçais toutes les syllabes, sans aucune contraction, ou presque. Cette application me donnait l'air d'une étrangère. Ceux qui s'attachent ainsi à cette exigence ne peuvent qu'être d'ailleurs.
Les copains me caricaturaient doucement. Et je les en aimais d'autant plus, de leur tendresse acerbe à ce trait que j'avais.
Et puis la vie et des brusqueries m'ont fait m'abîmer et prendre des éraflures. J'ai connu quelques années de grave mélancolie. Et par urgence, pour garder mon sort hors de l'eau, j'ai sacrifié ma diction.
Je n'avais plus le temps d'assumer ce dire. Je courais après une gaieté. Je courais. Le rythme de mes phrases se devait de suivre.
Je me suis reposée à parler comme tout le monde, je me suis reposée à ce mimétisme réconfortant.
Et puis ma mélancolie s'est assagie, et j'ai vu l'ampleur du dégât.
Cela n'avait pas été conscient. Cela s'était produit malgré moi, par survie.
Lorsque je m'en suis rendue compte, il a fallu reconstruire des réflexes, il a fallu chasser le nouveau naturel. Il a fallu tout réapprendre de mon élocution d'avant.
De ce goût dans la gorge d'un mot que l'on choisit et que l'on fait éclore totalement. Que l'on déroule jusqu'au bout.
Les retrouvailles ont été laborieuses, ardues. Se défaire d'un pli de la langue demande de se rééduquer, d'être vigilant, de le guetter avant qu'il sorte pour le ravaler en amont.
Cela demande d'être sans bouée pendant des mois. De constater dans le regard des autres l'étonnement et l'inquiétude à vous voir soupeser et buter, à vous voir faire des lapsus, à vous voir fourcher. Il ne faudrait aucun témoin à un changement qui bégaie.
J'ai nagé sans la bouée. J'ai beaucoup bu la tasse. Je suis rentrée chez moi cent fois avec "abandon", "résignation", et "découragement" qui démangeaient mon palais.
Mais peu à peu, j'ai cessé de trébucher, et j'ai lâché mes béquilles. Et peu à peu, je l'ai retrouvée, intacte, et même renforcée par ses expériences et ses mastications.
J'ai retrouvé cet accent de la lenteur. J'ai retrouvé cette voix qui est la mienne, et ce débit que j'avais déjà dans l'enfance.
Marcher et parler, ces deux actes que l'on suppose être si limpides, lorsqu'on les désapprend, sont les plus douloureux à reconquérir.
Mais une voix, c'est un instrument. Cela se joue avec des notes et des souffles. Il faut faire des gammes pour la maîtriser. Et lorsque l'on a trouvé la bonne tonalité, on peut commencer à composer.

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