samedi 4 mai 2019

OVI : Objet Vivant Identifié



J’ai rencontré un jour un objet péremptoire. Je l’ai fréquenté pendant quelques temps.
C’était il y a des années, c’était rue des Quatre-Vents. Dans un minuscule restaurant italien, qui n’avait que deux tables, serrées comme deux bateaux dans un port à la marée montante.
Le patron, qui était aussi le serveur et le cuisinier, choisissait ce qu’il mettait dans les assiettes. Il n’y avait pas de carte, mais une confiance gourmande.
C’est là que j’ai découvert il lardo di colonnata, et aussi la bonne sapidité du vin rouge.
Et cet homme avait, posé sur une étagère lacunaire, un mange-disque, un vestige tenant bon.Il était rouge, brillant comme des ongles bien laqués.
Et ce mange-disque, avait des goûts très tranchés. Une obsession.
Il n’avalait que les 45 tours de Serge Gainsbourg. Et parfois seulement, une certaine sonate de Mozart.
Strictement rien d’autre.
On pouvait toujours essayer de lui proposer d’autres vinyles, et on le tentait, un peu lassés par sa monomanie, mais ils étaient aussitôt recrachés. Ce mange-disque faisait un choix, irrévocable.
C’était catégorique. C’était Gainsbourg ou rien.
À force de ce constat, on regardait cet outil capricieux comme une âme, comme un être. Et pas si muet, puisqu’il émettait ces sons qu’il faisait jouer.
Le patron aurait pu le changer contre une docilité. Mais on s’attache à une telle originalité.
Seule machine musicale des lieux, il y régnait comme un petit dictateur écarlate, ayant bon goût, mais un goût en boucle.
Cela ne s’explique pas, qu’un objet ait des inclinations. Cela ne s’explique pas cette subjectivité parmi du mobilier.
C’est forcément un peu vivant, un tel libre arbitre.
Le restaurant a fermé depuis. Et je ne sais ce que ce mange-disque est devenu.
Mais cette histoire est véridique.


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