samedi 4 mai 2019

Paire Noël


Depuis que je connais ma mère, elle a ces Paraboot, de gros mocassins qui ont leur pesant de décades, qui ont vécu les villes et les champs, la pluie, et le sable que l’on ramène de l’été.
Elles ne font pas leur âge. Cirées on dirait qu’elle vient de les chausser.
Car avoir des Paraboot, c’est avoir des chaussures que l’on garde comme notre nom, qui nous suivent inlassablement, qui résistent à toutes nos ruades, à toutes nos foulées.
Des vraies chaussures, sur lesquelles compter. Des chaussures qui tiennent la route.
Des chaussures mythiques, que l’on reconnaît à leur élégance masculine qui affermit la silhouette.
Souvent, au fil des ans, je les ai essayées. D’abord pour jouer, pour enfiler un pas d’adulte, et je sentais sous mes pieds d’enfant ses empreintes encore chaudes.
Et puis pour les convoiter. Mais elles étaient encore trop grandes.
J’ai pourtant vraiment imaginé comment les faire miennes.
J’ai entassé du papier journal à leurs bouts, j’ai superposé des semelles, et des chaussettes en laine. Mais même ainsi, Je les perdais derrière moi.
Et elles retournaient marcher avec leur maîtresse.
Et puis en Septembre, ce Septembre, lorsque le sol a commencé à avoir froid, ma mère m’a emmenée à la source. À la boutique de la rue de Grenelle.
J’avais sur un papier le nom du modèle, « Orsay », comme on note une antisèche, ou une adresse ; ou un espoir. Il fallait faire une commande sur mesure.
Valentina, qui porte la parole de ce célèbre lieu, nous a accueillies comme si l’on se connaissait depuis toujours. Avec la chaleur de ceux qui sont fiers de leur travail, et qui en rayonnent.
Et qui en parlent avec cette voix qu’a la joie.
Elle a veillé à tout. À ce que la pointure estimée soit la bonne. À ce que la requête parvienne à l’atelier. À ce que cela soit prêt à temps. Elle a veillé à tout.
Et ainsi, pendant quelques semaines, je pensais à cette paire qui était en train de naître quelque part en France, par le savoir faire d’un cordonnier, aux odeurs du cuir, aux sons qui cousent à la main, aux gestes qui s’y connaissent. Aux gestes qui se transmettent comme les recettes de famille.
Cette paire qui allait être la mienne. Qui naissait pour moi. Qui ne serait pas une chose faite hâtivement, une chose faite en série, mais une chose autant chérie par celui qui la fabriquait que par celle qui la porterait.
Ce matin le Père Noël est passé, et m’a déposé mes chers souliers.
Il y a de ces habits auxquels on ne veut pas renoncer. Parce qu’ils sont un symbole.
Qu’on a grandi avec eux dans nos parages sur les parents.
Qu’ils représentent ce réconfort d’une chose connue. Un classique de notre vie.



1 commentaire:

  1. "Comme si je n'avais encore jamais vu mes souliers, je me mis à étudier leur aspect, et je découvris que leurs rides et leurs coutures blanchies leur donnaient une expression, leur communiquaient une physionomie. Quelque chose de mon être avait passé dans ces souliers. They affected me, like a ghost of my other i". Knut HAMSUN

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