samedi 4 mai 2019

Traits importants


Il paraît que c'est un sacrilège. Un foutu sacrilège. Que cela ne se fait pas. Que cela se respecte les marges et les coins. Qu'il faut absolument que cela reste blanc et propre comme une carte de visite.
Que ce n'est pas un cahier dans lequel on peut batifoler ce que l'on veut.
Qu'un livre, c'est sacré comme l'immaculé. Que cela ne s'entache pas. Qu'il ne faut y laisser aucune trace de notre passage. Et ceci même quand c'est un roman de gare, un que l'on abandonnera peut être pour ne pas le garder, pour ne pas qu'il vole de la place chez nous à de plus essentiels. Même celui là, il faut qu'il demeure intact.
Pour preuve, on distribue des marque-pages jusque chez les fleuristes. On glisse de la pub entre les chapitres. Un marque-page, pour ne faire aucun pli.
Mais malgré ceux qui s'en exclament et s'en effondrent, qui sont prêts à retenir le bras qui tient un stylo qui se dirige vers un livre, ceux qui ont décrété que le livre n'est à personne et qu'il faut le garder tout neuf, je transgresse cette règle, et j'y écris au bic, et je corne les pages.
Car une lecture, ne saurait être anonyme.
Une lecture, accompagne des humeurs, une tournure de vie, des frasques, des minutes qui s'y plongent.
Chaque livre lu compte, même les plus anodins, même ceux qui agacent, même ceux qui tombent des mains.
Il y a toujours une phrase à picorer, une phrase qui vaut le coup d'être entourée.
On y remarque ce que l'on ne saurait dire. Ce qui est exprimé par un tiers, un auteur, et dont on a besoin, justement maintenant.
Ainsi, je veux me souvenir de ce qui m'a touchée. Je veux ces témoins dans les colonnes.
Ces lignes à l'encre noire. Tous ces traits en bordure, si je les ramassais, cela ferait une petite botte de foin sombre, une botte de nourritures.
Je ne veux pas que mon décryptage puisse s'effacer d'une gomme.
Que ces émotions qui poussent à faire une entaille à côté d'un paragraphe, puissent disparaître et s'oublier.
Je veux que lorsque je relis un texte des années plus tard, je vois ce qui m'avait touchée la première fois, si cela me touche encore, et le chemin parcouru depuis. L'évolution de mes transports. Un livre et ses empreintes, c'est une intimité.
Et c'est pourquoi je n'en prête pas. Il n'y a plus aucun volume qui sort de ma bibliothèque sans qu'il soit avec moi. J'en ai prêté des majeurs, il me manque les suivants, avec leurs traits importants : "L'insoutenable légèreté de l'être" de Kundera ; "Bienvenue au club",  "Le cercle fermé", et "Testament à l'anglaise" de Jonathan Cœ ; et aussi "La Marche de Radetzky" de Joseph Roth. Ils sont quelque part, je ne sais où, je ne sais chez qui, avec leurs repères qui ne parlent qu'à eux et moi. Et si j'en achète des nouveaux, ils ne porteront pas ces souvenirs de nos premières rencontres.

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