samedi 4 mai 2019

Trois fois rien


J’ai des couteaux des années 50, des couteaux très modestes, ceux de la paresse qui va à la machine, ceux de tous les repas de tous les jours, aux lames qui cassent si on leur en demande trop. Ce qu’ils ont, ce pourquoi ils sont les couteaux qui vivent chez moi, c’est leurs manches en plastique aux coloris dépareillés.
Mauve, bleu ciel, bleu azur, jaune citron, orange, vert émeraude, vert menthe à l’eau, rose pâle, bordeaux, rouge, gris perle.
Ils sont rangés la tête en bas.
Quand je mets la table, je regarde toutes ces hampes sans pareilles, et j’en pioche deux, deux couleurs que j’ai l’envie de voir côte à côte.
La table est mise, et en douce je me suis fait cette peinture.
Personne ne le sait. Personne ne le remarque. Ça ne saute pas aux yeux. Cela ne charme que moi. Mais le repas en est modifié. Je pense en sous-main à une prochaine combinaison possible.
Il y en a que je préfère. Le bleu azur avec le mauve. Le orange avec le vert émeraude. Le rouge et le rose pâle.
Si je dois manger seule mon couteau parle tout seul. C’est triste. Cela m’ôte quelque chose. Cette toute petite joie qui compte, ce moment où je dois piocher et où quelque chose se décide.
Je me fais des images. C’est quotidien.
Je pose la pointe de mon stylo sur un coquillage, je laisse traîner une robe et un châle pour les voir se répondre sur ce fauteuil en velours, j’enlève ma bague pour regarder le bois de la table la contourner.
Je m’habille juste pour que certains vêtements se donnent l’accolade sur moi aujourd’hui. S’ils s’engueulent je ne les réunirai plus jamais.
Je me fais des histoires.
J’ai nommé ma chienne « Guépard » pour penser à Visconti. Et aussi pour me faire croire que j’ai un grand fauve à la maison. Je l’appelle et ce mot félin résonne dans l’appartement, ou dans la rue, ou sur une plage. Et c’est un mot qui fait partie de mon vocabulaire. J’ai l’occasion de le dire beaucoup. Il existe. Il existe pour moi.
L’art de vivre, c’est métamorphoser l’insignifiant, un acte banal, un acte sans importance, en un bref inouï. C’est ce que fait l’enfant, à chaque minute de son imaginaire.
C’est embellir des gestes ordinaires.
C’est trois fois rien. Mais cela change tout.
L’art de vivre, c’est « l’art de transformer l’habitude en plaisir ».




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