samedi 4 mai 2019

Voyage en chine


Je voyage peu. Mais en chinant je suis allée partout. Aux quatre coins de la Terre ronde.
Chiner, c'est l'attitude la plus écologique qui soit. C'est ne pas jeter, mais échanger de l'un à l'autre du passé, c'est ne rien perdre.
Longtemps j'ai cru, j'ai voulu croire, que le verbe chiner venait de la Chine. D'une Compagnie des Indes. D'une route de la Soie. D'une route revenant de voyages. Que ce mot s'était tissé aux malles rapportées, pleines des ailleurs inaccessibles d'alors. Que cela venait de là.
Mais il y a quelques temps, mes scrupules se sont agités. Et j'ai voulu en avoir un coeur net.
Le dictionnaire m'a contredit. Autrefois, les colporteurs récupéraient et vendaient de vieux objets, et allaient pour cela de village en village, transportant leurs trésors sur le dos.
L'on disait alors qu'ils s'échinaient à cette tâche épuisante. Et s'échiner, est devenu chiner.
Je ne suis pas déçue. L'effort est l'apanage de cette profession.
J'ai vu mes antiquaires, ma mère et mon père, porter des poids insoulevables.
Je les aidais de mes petits bras inutiles. Pour être moi aussi une fourmi qui s'y attelle.
Je connais beaucoup de brocanteurs. Leurs routes de nuit en voiture. Leurs chargements. Leurs déchargements. Les blagues qu'ils s'échangent dans le froid de l'aube. Ce très tôt qui n'appartient qu'à eux. Leur endurance aux pieds gelés. Les délicieux mauvais sandwichs à la saucisse à 8h du matin. Le café chaud. Le café froid. La course à être le premier à toucher d'une main la beauté. À la soupeser. À la reconnaître.
Je vais chiner depuis toujours. Dès que j'ai su marcher. Peut être même avant. J'ai bien dû chiner dans le ventre de maman. Née chineuse.
Mes parents me donnaient 10 francs au début du déballage, pour que je puisse moi aussi chercher. Ils glissaient sans rien dire ce jeton rond dans ma paume. J'aimais ça plus que tous les bonbons et toutes les fêtes foraines.
À la chine, c'est le hasard qui décide pour toi. Comme à la pêche. Une mauvaise marée, un certain courant, ou de cacher de son corps la lumière, et le panier sera vide.
On ne peut chiner avec des lunettes de soleil. Pour chiner, il faut avoir les yeux nus. Il ne leur faut aucun obstacle.
Sur les tables des marchands, le sens, l'angle des choses, peut tout changer. On peut ainsi manquer une évidence, juste par qu'elle était masquée par plus grand qu'elle. Parfois cela se joue à une seconde. Comme toute rencontre.
À la chine, il faut tout accepter. Il faut accepter de se laisser faire. Il ne faut rien chercher de précis. Il faut se laisser happer. Alpaguer par une forme une couleur une matière.
Il faut savoir que peut être l'on sera bredouille. Et que peu importe. C'est un jeu de patience.


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