samedi 4 mai 2019

Voyez-vous


Longtemps, l’anglais était dans ma bouche une langue étrangère.
Un jour d’enfance à Londres, mon père m’avait dit comment demander aux enfants qui jouaient devant de me joindre à eux. Je craignais de trébucher à chaque mot.
J’avais retenu la phrase phonétiquement, pour ne pas me tromper.
« Can I play with you ».
Il me semblait qu’il y avait une canne dans l’histoire. Je ne comprenais pas ce qu’elle venait faire là.
Plus tard, j’ai eu de terribles notes au collège.
Et puis est arrivée dans ma vie Nicole Richard.
Elle a d’abord été mon professeur particulier, qui recollait les morceaux des phrases anglo-saxonnes. Et puis elle a été plus que cela.
Elle est devenue la joie du jeudi de 17h. Elle est venue combler la place d’une grand-mère qui m’avait manquée.
Mais, nous avions beau avoir tressé cette tendresse réciproque, nous nous vouvoyions.
Et aucune de nous n’aurait changé ce vous en tu.
Nous y tenions. À ce vous.
Un jour, nous avions remué la question. Pour être d’accord sur ce pronom personnel.
Et nous avions décidé de continuer à nous dire vous de l’une à l’autre.
Car ce vous, ne nous ôtait rien. Ce vous était à nous.
Tout le monde se tutoie. Et même au premier abord.
On tutoie, et on ne pense pas à ménager un monde à l’altérité.
On veut être très proche. On croit que cela passe par cette syllabe.
Je vouvoie beaucoup. Et chacun de mes vous est unique.
Car le vous, contient tout un tacite. Il contient du silence.
Le vous n’est pas guindé. Il est un espace qu’on laisse à l’autre.
S’il a cette pudeur, cette retenue, qu’on lui connaît, elle est celle que l’on témoigne aux arbres ou aux oiseaux, aux choses que l’on ne veut pas froisser.


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