samedi 4 mai 2019

Waterplouf


Je marche dans une rue. Pas un chant. Pas un chat. Pas un chien. Pas une ombre.
Je marche et mes pas résonnent comme une fontaine.
J'ai ma montre au poignet. Je le sais. Je sens son tic tac comme un deuxième battement de cœur.
Je me demande si ce tic tac influence la cadence de mon sang. Ou si c’est l’inverse.
Je me demande si l’un et l’autre parviennent à suivre leur rythme indépendamment.
Je regarde le cadran. Il me semble que la trotteuse s’emballe alors qu’une tachycardie monte.
Je marche toujours mais je suis au même niveau de cette rue. Peut être me suis je arrêtée quelques instant dans l’oubli.
Et puis je me retrouve d'un coup chez moi. Je ne sais comment. Je n'ai pas poussé la porte de l’immeuble. Cette porte verte, du même vert depuis que je suis née.
Il doit y avoir quelqu’un à cette adresse garant de cette couleur. Qui connaît la référence.
Qui connaît la teinte exacte. Le mot apposé au vert qui ne le rend pas seulement vert. Qui en garde un pot de peinture. 
Quelqu'un ici qui transmet cette information de génération en génération. 
Cette porte ferme mal depuis des années. La couleur est entretenue. Mais pas sa serrure.
Il y a quelqu’un qui est amoureux de ce vert. C’est certain. Qui le prolonge en douce.
Peut être va-t-il certaines nuits faire des rustines aux écailles. Je ne l’ai jamais croisé.
Peut être est ce moi. Peut être suis-je somnambule.
Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas poussé cette porte, cette fois, là, il y a quelques instants. Je m’en souviendrais, quand même.
Et je n'ai pas monté les marches de l'escalier non plus. Je sais qu'il y a un escalier.
Cet escalier. Le mien, car puisqu’il mène à mon appartement, il m’appartient un peu.
Je ne l'ai pas gravi.
Je suis chez moi. J’y suis.
Je vais dans la salle de bain. Elle est plus grande que d’habitude. Cela me semble.
Je vais prendre un bain. Pourquoi non. Je vais en prendre un maintenant.
Je fais couler l’eau. Je la regarde couler pendant une heure au moins sans qu’elle déborde.
J’y entre dans ce bain. Je vais me baigner.
Je m’y plonge entièrement.
Et c’est à cet instant que je me rends compte. Je n’ai pas ôté ma montre. Elle s’est immergée avec moi. Mais elle n’est pas étanche.
Je la regarde qui goutte. Je la regarde arrêtée. Les aiguilles figées à l’heure de sa noyade.
Les aiguilles arrêtées pour toujours en une épitaphe dramatique.
Un médecin légiste n’aurait pas beaucoup de travail à faire pour trouver des réponses quant à cette mort.
Y a-t-il des médecins légistes pour les objets ?
Je la regarde comme on regarde l’effroi avant de devenir soi même effroi.
Et puis je deviens cet effroi, je ne pense plus, j’ai cette morsure de l’irrémédiable, du « trop tard » qui remplit tout.
Je me réveille en sursaut. C’était un cauchemar.
Son tic tac se distingue dans la chambre comme un crissement d’insecte. Elle fait ses tours de piste à mon chevet. Ma montre bat toujours.




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